7. Le mariage

Le mariage d’Emeri et de Marie

Les fréquentations

En 1669, notre ancêtre Emeri demeure sur sa terre à Saint-Jean-de-L’Île-d’Orléans et Marie, qui deviendra sa femme, à L’Ange-Gardien. Leurs rencontres sont peu nombreuses avant le mariage. Toutefois, le célébrant précise sur l’acte de mariage « les fiançailles faites ». Or, le fait d’avoir célébré ces fiançailles sous-tend que leurs fréquentations étaient reconnues.

C’est un des seuls actes à faire mention de cette belle et vieille coutume française du XVIIe siècle: quelques jours avant le mariage, le prêtre a béni les fiançailles des futurs époux.

Le baron de Lahontan a séjourné au Canada de 1683 à 1692. Il commente ainsi les coutumes et le rôle des chaperons. « Il faut se déclarer aux Pères & Mères au bout de quatre visites qu’on fait à leurs filles; il faut parler de mariage ou cesser tout commerce, sinon la médisance attaque les uns & les autres comme il faut. » (1)

Le contrat de mariage

Comme la majorité de nos ancêtres, Emeri et Marie concluent, devant notaire, un contrat de mariage. Etant donné le haut taux de mortalité prévalant à cette époque, cet acte notarié représente une protection pour les époux et leur progéniture. C’est ainsi que le 5 novembre 1669, devant les parents de la future épouse, Louis Carreau et Jeanne Lerouge, le notaire Paul Vachon rédige le présent contrat tel que conservé par Bibliothèque et Archives nationales du Québec :

Contrat de mariage entre Marie Careau et Mery Bellouin Sieur la Violette -5 novembre 1669transcription de M. André Lafontaine, membre 491 :
« Par devant Paul Vachon notaire Royal (2) en la Nouvelle France et garde notte du roy nostre Sire et pour les droicts des dits Seigneurs de Beauport, Notre Dame des Anges, Beaupré & Ile d’Orléans & Tesmoings Soubs Signé furent présents en leur personne, Louys Careau, Sieur la Fraicheur & Jeanne Le Rouge Sa femme de luy duement authorisée pour l’effet des présentes habitant En la Coste & Seigneurie de Beaupré en la paroisse de lange Gardien & fesant et Stipulant en cette partye pour Marie Careau leur fille à ce présente et de son consentement d’une part, et Mery Bellouin Sieur la Violette habitant en la Coste St Paul (3) en l’ile d’orléans au costé du sud de la dite Isle fils de deffunt André Bellouin et de défuncte Françoise Bounin ses père et mère de la paroisse de Scaint Pierre d’Etusson en Poictou evesché de Luçon pour luy et En son nom d’autre part. Lesquelles parties de leurs bons gré et volonté en la présence et du Consentement de leurs parents et amis pour ce assemblée de part et dautre, Scavoir de la part dudit Louys Careau et Jeanne LeRouge Sa femme et de leur dite fille de Mre Raimond Pagé dit Quercy et de Jacques Marette Sieur Lespine et de Jeanne Lefebure veufve de feu Anthoine Leboesme Et de la part dudit Méry Bellouin La Violette, de Jacques Baudoin et de François Gaulin et Marie Rocheron Sa femme et de Jean Allaire tous parents et amis Communs des dits Sieur Careau et Bellouin Recognurent et Confessèrent avoir faict les traictés et promesses de mariage qui en suivent : C’est a scavoir ledit Sieur Careau et Sa dite femme avoir promis et promettent de donner & bailler leurs dite fille par nom et loy de mariage audit Mery Bellouin quy la promet prendre a sa femme et légitime espouse comme aussy la dite fille la promis a son mary et légitime espoux et ledit mariage faire et solemniser en face la Sainte Eglise Catholique Apostolique et Romaine le plustot que faire ce pourra et quil sera advisé et déliberé entre eux leurs dit parent et amis & sy Dieu nostre dite Scainte Eglise sy consent et accordent pour estre uns & communs en tous biens, meubles acquests & conquests immeubles suivant la Coustume de la prévosté et vicomté de Paris, ne seront tenus des debtes & hypotecques l’un de l’autre faites & crées avant la Solemnité du futur mariage sy aucunes y a elle seront payée & acquittée par Celuy qui les aura faicte & créés & sur son bien, le dit Emery Bellouin la Violette a promis & promet prendre ladite Marie Careau future espouse avec tous ses droicts noms raisons & actions, sera la future espouse douayé du douaire Coustumier ou de la somme de quatre cent livres Tournois de douaire préfix pour une fois paier le préciput sera réciproque de ladite somme de quatre cents livres tournois, pourra ladite Marie Careau future espouse advenant la dissolution de leur Communauté renoncer a icelle et ce faisant reprendre ce quelle aura porté audit son futur espoux Ses douaires & préciput tel que dessus & tout ce que pendant & constant leur dit mariage lui sera advenu & eschu par succession donnation & et autrement le tout franchement & quitement sans payer aucunes debtes de leur dite communauté Encore quelle y fust obligée ou Condamnée en faveur duquel futur mariage les futurs espoux se font par ses presentes donnation irrévocable entre vifs et au survivant d’eux deux de tous et chacuns leurs biens, meubles, rentes & autres biens meubles quelsconques quy leurs appartienne de present de leur propres & acquests mesme de ceux qui leur pourront cy apres eschoir & appartenir tant de leurs conquests quautrement en quelque lieux & endroicts quils se trouveront scitiuez & assis scis & trouvés, pour en jouir par le survivant en plaine propriété et en faire comme a eux appartenant, pourveu qu’au jour de la dissolution dudit mariage il n’y ait aucuns enfant vivant d’eux deux et pour faire insinuer les présentes dans quatre moys d’huy suivant lordonnance Car Ainsy a esté accordé entre les dites parties promettant & obligeant chacun en droicts soy Renoncant & faicts et passé en la maison dudit sieur la fraîcheur en la paroisse de Lange Gardien ce cinquiesme jour de novembre l’an mil six cent soixante neuf en présence de Denis Avisse Mre corraieur? et de Jean Creste Me charon habitant du bourg de Fargy (Gyfard/Giffard) en la coste de Beauport et ont déclaré lesdits futurs espoux & espouse ne scavoir escrire ny signer comme aussi le dit Sieur Careau la fraîcheur, Baudoin, Gollin & Marie Rocheron sa dite femme & Jean Allaire & de ce interpellé suivant l’ordonnance.

Jeanne Lerouge Raimon pagé Jacques Marette Denys avisse Jehan Creste P Vachon notaire ».

Marie, âgée alors de 14 ans, a-t-elle tout compris ce jargon juridique? Qu’importe, elle se sent protégée et prête pour la grande aventure avec son Emeri.

La bénédiction nuptiale

Le prêtre missionnaire, François Fillon, bénit leur union le matin du 30 novembre 1669.

Mariage de Marie Carreaux et Merry Besloüin – 30 novembre 1669

« L’an de nostre seigneur Jesus-Christ mil six cen soixante et neuf le dernier jour de novembre après les deux publications des bans et la permission du troisiesme naiant découvert aucun empeschement les fiancailles faites J’ay marié dans la chapelle de l’Ange Gardien y faisant les fonctions curiales Merry Besloüin natif de St-pierre dastusson evesché de Luçon et marie carreaux de la paroisse de l’Ange gardien en présence de Jean trudelle, bertrand chesnelt dit la garenne et marc barreau.
f. fillon prest miss »

Cette transcription a été réalisée par l’abbé Amédée Gosselin, archiviste du Séminaire de Québec; cette copie a été certifiée le 28 août 1926. L’inscription du mariage est faite à Château-Richer, la paroisse mère, car l’ouverture des registres de l’Ange-Gardien date de 1688.

Notons que le témoin à leur mariage, M. Bertrand Chesnay, sieur de la Garenne, était marchand à la Basse-ville de Québec. Comme il était aussi seigneur du fief de Lotinville (4), il tenait commerce dans son manoir seigneurial de l’Ange-Gardien, ce qui nous permet de supposer qu’Emeri le connaissait.

Le voyage de noces

Leur voyage de noces se résume à la traversée du fleuve en canot jusqu’à leur humble demeure, suivi d’un feu dans l’âtre de leur cheminée. À 14 ans, Marie se détache de ses parents et débute aux côtés de son époux, Emeri, sa vie d’épouse et de pionnière dans les conditions les plus humbles. Nous pouvons imaginer l’espoir dans les yeux du couple, devinant bien les sacrifices exigés par la vie de bâtisseurs.

Marie célèbre son 16e anniversaire avec Françoise dans les bras, un poupon de deux mois. L’aventure ne fait que commencer! Nous serons là, dans une capsule subséquente, pour en raconter la suite.


1. Voyages de Mr Le Baron de Lahontan dans l’Amérique Septentrionale, Tome 1, La Haye, 1703, p.78

2. M. Paul Vachon a plutôt été notaire seigneurial, procureur fiscal et greffier. Dans les archives du Conseil souverain, on trouve référence à un acte du 23 octobre 1655, signé de lui à titre de notaire de Notre-Dame-des-Anges : c’est son premier acte connu. Exerçant le notariat à l’île d’Orléans dès 1659 et 1660, Vachon en fut le premier notaire. En 1659, il devenait en outre notaire de Beauport. Il était déjà procureur fiscal des seigneuries de Lirec et de l’île d’Orléans.
Référence bibliographique : André Vachon, « VACHON, PAUL (mort en 1703) », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 2, Université Laval/University of Toronto, 2003-, consulté le 5 mai 2015.

3. L’expression « coste /côte » voulait dire lieu habité. Nous savons que la concession d’Emeri Bellouin était située à Saint-Jean-de-l’Île-d’Orléans. L’appellation coste Saint-Paul désignait la partie du territoire qui portera le nom de Saint-Laurent en 1698. L’ouverture des registres de la paroisse Saint-Jean date de 1679, de même que celle de la paroisse Saint-Paul renommée Saint-Laurent, en 1698. Le notaire utilise par extension l’appellation « coste Saint-Paul » à toute la côte sud de l’île. Mais la terre de l’ancêtre se trouve dans la municipalité actuelle de Saint-Jean-de-l’Île-d’Orléans, à environ deux kilomètres du village, direction Saint-François.

4. Le fief de Lotinville a existé de 1652 à 1690. Situé dans la paroisse de l’Ange-Gardien, il comprend la rivière du Petit-Pré et 28 arpents à l’ouest. Le 1er septembre 1652, constitué par le gouverneur Jean de Lauzon en faveur de son fils, le grand sénéchal Jean de Lauzon, qui le nomme ainsi en l’honneur de sa grand-mère Isabelle Lotin. Suite à son décès le 22 juin 1661, le fief de M. de Lauzon sera adjugé à M. Bertrand Chesnay, sieur de la Garenne, le 30 août 1664. Suite à son décès le 16 janvier 1683, le fief sera réuni au domaine de la seigneurie de Beaupré, le 15 avril 1690.
Pour l’histoire complète du fief, consulter le travail exceptionnel de M. Lionel La Berge de l’Ange-Gardien, soit : Histoire du fief de Lotinville 1652-1690, Lionel La Berge, 1963, 345 pages. Réédité par André Lafontaine en 1998.
Dernière version : 2015-05